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TÉMOIGNAGE DE MLLE KERHUEL AU PROCES FLB 1972

 

-résidant dans le département des Côtes-du-Nord.

 

Me de KERGOMNEAUX. - Mademoiselle, vous êtes docteur en droit vous êtes économiste. Vous avez été vingt-deux ans à la Direction des affaires économiques.

Sous cet ordre, vous restez dans les témoignages utiles.

J’aimerais que vous nous disiez ce que vous savez de la situation de la Bretagne.

 

Mlle KERHUEL. - Je vais faire une petite remarque pré liminaire à la Cour qui est ici.

Pour notre génération, la violence était une chose impensable.

Mais il faut penser que les jeunes de cette génération ont été élevés dans un climat tout à fait différent.

Lorsqu'ils étaient enfants, on leur a raconté les hauts faits la Résistance comme une épopée héroïque.

Je souligne cet aspect.

Ensuite, il v a eu la guerre d'Indochine, la guérilla. Ensuite, il a eu la guerre d'Algérie.

Quand ils ont été là-bas, ils ont compris assez rapidement que la situation algérienne et que la cause que défendait le F.L.N. étaient très proches l'une de l'autre.

Il y a eu certainement, de la part du gouvernement, une erreur politique monumentale de les y avoir envoyés.

Maintenant, comme Me de KERGOMMEAUX me le demande je passe aux questions purement économiques.

 

La Bretagne a été ruinée.

Nous avons connu l'occupation étrangère, deux fois dans l'histoire, à l'époque romaine et maintenant. Chaque fois, elle a duré un peu plus de quatre siècles.

Auparavant, le pays était riche.

 

Nous avons eu, à l'époque du bronze, le complexe métallurgique le plus important de l'Europe du Nord.

Or, à la fin de l'occupation romaine, nous constatons exactement les mêmes phénomènes que nous constatons aujourd'hui : le trafic maritime arrêté, le pays ruiné.

Pourquoi?

Parce que la Bretagne est un pays maritime, et que si elle est annexée à un ensemble continental, elle se trouve soumise à une politique économique contraire à sa géographie.

Or, la géographie a une importance considérable en économie.

Au moment du Traité de 1532 les contemporains disaient «  La Bretagne est le Pérou des Français. »

Or. dès la fin du siècle, nous avons été complètement ruinés par les guerres de Religion, qui n'auraient jamais eu lieu si nous n'avions pas fait partie du royaume de France pour la raison très simple qu'il n'y avait pas chez nous assez de protestants pour alimenter une guerre.

A la fin du XVIIIe siècle, toute la Bretagne centrale, qui était moins riche au point de vue agricole, filait et tissait.

Notre commerce des toiles, à cette époque, allait dans tout monde civilisé jusqu'au Pérou.

Nous avions alors un commerce maritime considérable et nos armateurs avaient accumulé des capitaux. Ceci était très important, parce que s'il n'y avait pas eu ce qui va suivre, nous aurions abordé le début du XIXe siècle et de la grande industrie dans des conditions extrêmement favorables : la première étant d'avoir des capitaux et des hommes habitués aux affaires, pour les mettre en valeur.

La question que nous n'avions pas de charbon était tout à fait secondaire. Le pays de Galles est en face, et il en était grand exportateur. La traversée de la Manche , pour nous, n'était rien. Nous la faisons couramment depuis les temps préhistoriques.

Mais, dès le début de la Révolution , la France est entrée en guerre, une guerre où nous n'avions rien à voir. Elle y est entrée contre les autres monarchies et l'Angleterre. La mer a été immédiatement bloquée, et ensuite, vous connaissez tous l'histoire du Blocus continental...

Il faut se rendre compte que cela a duré vingt-cinq ans, c’est-à-dire une génération; tous ceux qui vivaient du commerce de la mer étaient ruinés puisque, pendant vingt-cinq ans, tout avait été arrêté!...

Nous ne pouvions pas reconstruire la grosse industrie parce que nous n'avions plus de capitaux et d'ailleurs, les hommes d'affaires que nous avions à la fin du XIXe siècle étaient morts, et leurs enfants, ruinés, ne pouvaient pas prendre la relève.

Nos tisserands, qui représentaient un tiers de la population de toute la Bretagne centrale, sont alors tombés dans la misère.

On s'imagine, d'une part, la vie de difficultés de ces familles qui se souvenaient que leurs grands-parents avaient été riches, et d'autre part, la charge, du seul point de vue économique, que ceci représentait pour l'ensemble du pays, car on ne les a pas laissés mourir de faim.

Les autres sont venus à leur aide en faisant appel à la charité chrétienne.

Au milieu du XIX' siècle, vers 1866, les deux lignes de chemin de fer ont été établies, celle du nord et celle du sud. A partir de ce moment, l'émigration a commencé. Ils sont partis principalement vers Paris.

Les conséquences de l'émigration ont posé des problèmes à l'agriculture.

En effet, l'agriculture bretonne actuelle est une agriculture très modernisée, dont les rendements ont énormément augmenté. Je dis les rendements en nature. En argent, c'est une autre histoire.

Faites la comparaison avec la Hollande.

Nous avions, au milieu du XIXe siècle, 2 900 000 habitants dans le cadre de la Bretagne historique à cinq départements, et la Hollande en avait 3 millions.

La Hollande a, aujourd'hui, près de 13 millions.

Toujours dans le cadre de la Bretagne historique, nous devons être actuellement, en comptant l'accroissement, après le dernier recensement, à 3 360 000 habitants.

Quand nous exportons sur le marché parisien, nous entrons en concurrence avec les produits normands, avec ceux de la Touraine et de l'Anjou, qui sont beaucoup plus près. Ce sont eux, évidemment, qui établissent les prix.

D'autres choses jouent dans ce drame de l'agriculture.

L'appareil français est très lourd. Le crédit en France est plus cher que dans les pays anglo-saxons. A peu près 30 % de plus.

La fiscalité est la plus lourde d'Europe. L'appareil de distribution est également très lourd.

Il a quinze ans, il y avait environ 600 000 exploitants agricoles. Ceci sur quatre départements. Actuellement, il y a environ 230 000 exploitants agricoles. Tous les jours, il y a deux exploitants agricoles qui mettent la clef sous la porte, parce qu'ils ne peuvent pas rembourser le Crédit agricole.

Dans une dizaine d'années, si on applique le plan Mansholt, il resterait en Bretagne environ 5 000 exploitations qui seraient arrangées de façon qu'elles puissent rester rentables.

Je vous pose la question :

Comment voulez-vous que les agriculteurs ne se révoltent pas ?

Le ministère de l'Agriculture passe des consignes. Il vient de temps en temps, et crée des engouements. Il dit : « Faites du maïs. » A un moment donné, il disait de faire du lait. Après, il a trouvé qu'il y en avait trop. « Faites du maïs, faites ceci, faites cela... » Résultat, toute la France se met à en faire, et, bien entendu, les cours s'effondrent.

Alors, lorsque le cultivateur ne peut pas rembourser le Crédit agricole, il est saisi. C'est très simple. Il n'a plus qu'à s'en aller. Il s'en ira...

Il était un homme libre chez lui, habitué à être son maître. Il va se retrouver salarié à la chaîne...

Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que, moralement, cela est très pénible, et physiquement aussi, pour des agriculteurs habitués à vivre au grand air.

Depuis qu'on a inauguré le dirigisme, on a l'impression de se battre contre un mur, parce que le dirigisme est entre les mains des technocrates parisiens.

Théoriquement, le travail est libre en France. Nous ne sommes pas en régime socialiste...

Mais, il y a une chose que connaissent seuls les spécialistes, c'est la centralisation bancaire avec laquelle on dirige tout d'une façon qui est absolument inhumaine.

« Vous aurez le s crédits si vous rentrez dans le plan. »

Autrefois, au XIXe siècle, au temps où le capitalisme était vraiment libre, lorsqu'on voulait supprimer un concurrent, ou bien il fallait racheter l'affaire, ou bien il fallait faire du dumping jusqu'à ce qu'on l'ait coulé. Ça revenait cher à la société importante qui voulait se retrouver seule maîtresse du marché.

Actuellement, c'est beaucoup plus commode.

On lui fait refuser les crédits nécessaires pour moderniser le matériel pendant dix ans ou quinze ans. Au bout de ce temps, évidemment, l'entreprise n'est plus viable. Alors, on dit que cette entreprise n'est plus rentable, et on la ferme. Ça a été l'histoire de beaucoup d'entreprises, parce qu'elles n'étaient pas assez importantes.

La plupart des entreprises décentralisées sont venues essentiellement pour avoir des salaires plus bas... Certaines, moins grosses, sont venues pour toucher les primes, et il y en a qui ont fermé aussitôt les primes empochées...

Dans celles qui sont restées, cela a donné la grève des Batignolles, la grève du Joint français à Saint-Brieuc.

Si nous pouvions avoir une vraie décentralisation, non pas le petit « semblant » qu'on nous propose, mais simplement récupérer la situation qui est de droit pour nous, c'est-à-dire les conditions auxquelles nous avons consenti à faire partie de l'Etat français, telles qu'elles ont été consignées dans le traité de 1532, comportant l'administration complètement entre nos mains, le vote, le contrôle de l'impôt par notre assemblée et non pas par Paris, cela permettrait de contrôler l'assiette de l'impôt et de la répartir autrement qu'elle ne l'est faite à Paris... nous pourrions faire nous-mêmes l'industrialisation nécessaire, qui nous permettrait de garder nos jeunes chez nous.

J'attire l'attention de la Cour sur cette situation juridique.

Le traité de 1532 est le seul titre que possède l'Etat français à être présent en Bretagne.

Quand un particulier veut conserver les avantages d'un contrat, sans en remplir les conditions, n'importe quel tribunal le condamnera. C'est pourtant ce que l'Etat français fait depuis deux cents ans...

Me de KERGOMMEAUX. - Je remercie Mlle KERHUEL des choses intéressantes qu'elle a dites, dont nous avions déjà parlé, mais pas par l'intermédiaire d'une technicienne comme elle.

 

Merci, mademoiselle.

 

Me MICHELET. - Je me permettrais de vous poser une question plus particulière, concernant un inculpé que vous connaissez plus spécialement, M. Cormier.

Voulez-vous dire à la Cour , en quelques mots, ce que vous pensez ? D'abord ce à quoi il emploie son temps, d'après ce que vous connaissez, et quelles sont ses idées par rapport à ce qu'on a appelé « l'action directe » ici.

Mlle KERHUEL. - M. Cormier (accusé) a fait la propagande pour notre association en distribuant des tracts.

Il désire vivement que nous redevenions maîtres de notre affaire, dans les conditions du traité de 1532.

Quant à la violence, c'est une autre question.

Il est de ma génération. Je ne pense pas qu'il soit particulièrement attiré par la violence, d'autant plus qu'il en a vu suffisamment pendant la guerre. N'oubliez pas que c'est un ancien résistant.

Me MICHELET. - Il n'est pas pour la violence ?

Mlle KERHUEL. - Je ne l’ai jamais entendu se prononcer pour la violence.

Me CATTA. - Si vous permettez, j'aimerais faire une brève remarque.

Je crois qu'après cet exposé technique, vous êtes partie des faits pour nous démontrer finalement qu'au prix de quelques réformes, mais des réformes d'aspect politique et non d'aspect administratif et d'aspect réglementaire, il serait possible, en fin de compte, de donner un autre aspect économique à la Bretagne et également un autre avenir.

Mlle KERHUEL. - Très certainement. Le problème de la Bretagne , c'est qu'elle est un pays maritime qu'on a enfermé dans un état, dont la politique économique est continentale et orientée vers l'Est.

Notre zone naturelle de commerce, c'est le bassin atlantique. Ce n'est pas le Rhin.

 

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